J'aurai pris le temps

Rien ne sert de courir ; il faut partir à point.
La Fontaine
Qu’est-ce que les gens m’ennuient! Vous savez, ces personnes un peu… lentes, qui marchent en plein milieu de la rue. Le pire, c’est qu’elles ne sont jamais seules. Il faut toujours qu’elles se déplacent comme pachydermes en transhumance.
Une prothèse de hanches, des ligaments croisés endommagés, ou de belles cloques comme seules les chaussures neuves savent nous en offrir? Cela n’excuse pas tout. Je sors d’un rendez-vous, descends les escaliers et sors. C’était jeudi. Je retrouve le bruit de la circulation, l’arrêt de bus, le trottoir. Horreur. La voie était obstruée, bouchée. Pire que la frontière nord-coréenne aux heures de gloire de Kim. Ces trois jeunes gens, encore humides de derrière les oreilles, et dont toute l’énergie semblait dévolue à une course de gastéropodes, entravaient le chemin.
Les Dalton, sans Joe. Un tout grand. Longiligne, avec des bras trop longs sur un buste trop court. Maigrichon. La testostérone n’avait pas encore fait son travail, les épaules étaient serrées, le cou tout en étirement. Ses jeans avaient de l’eau à la cave, dévoilant des chevilles rachitiques plongeant dans des sneakers compensés disproportionnés. Banane portée en bandoulière. De marque. Aux effigies bien connues d’un certain Louis. Le damier n’était pas juste, indiquant une provenance estivale… ça jurait comme sur un marché de la côte méditerranéenne. Le second jeune était une seconde. Élancée, elle avait adopté le tout moulant. Noir. Une prof de yoga. Enfin, l’image que je me fais d’une prof de yoga, puisque je n’ai jamais pratiqué ce sport. Trop de risques. Trop de pieds nus. Pour preuve, elle portait des Birkenstock. J’en ai, c’est très confortable. Comme pantoufles, pour trainer à la maison. Je ne comprends pas cette mode de sortir habillé en pyjama. Le troisième représentait cette vague stylistique : joggings larges, en coton certainement, de couleur écrue. Un large sweater dans les mêmes tons, sans manches. Ces vêtements amples dissimulaient tant bien que mal un embonpoint certain. Un petit gros, quoi.
Impossible de passer. Pire qu’un 400 mètres haies en chaise. Par la gauche: obstrué. Par la droite: pareil, et pas question de me risquer à doubler sur la voie de bus. Je tiens à mes deux jambes. Et les bus sont les rois de la ville: ils ont priorité sur tout, tout le temps. Même s’ils sont dans leur tort. C’est donc résolu de devoir patienter qu’une ouverture se présente que j’attends impatiemment, que je trépigne, que je m’énerve. Qu’est-ce qu’ils me font chier!
Revenons-en à la question de fond: les gens m’ennuient. Les gens lents sont inintéressants. Quand je marche, c’est pour me déplacer en vue d’accomplir quelque chose. J’ai un objectif. Je sais donc où je vais et dans quel but. Et c’est ainsi d’un rythme décidé, si ce n’est soutenu, que mes pas me portent. Sinon c’est une balade, une promenade du dimanche. Mais, qui se balade dans des rues piétonnes achalandées de commerces bondés, dans le brouhaha sonore continu d’une ville trop dense? Les gens inintéressants. Rien de mieux à faire? Je ne sais pas, quitter ce centre urbain pour rejoindre des berges, des sentiers pédestres ou tout simplement un parc public? Alors là, l’énergie déployée au déplacement aurait toute sa légitimité à se transformer en rêveries, réflexions, observations.
Au fond, j’admire ces personnes qui ont su trouver, bien souvent malgré elles, la lenteur au sein du chaos. Ça me rappelle un livre que j’avais lu.
L’alarme du téléphone sonna.
Le café étincelait. Le gaz lui-même y déployait toute l’ardeur d’un début, et éclairait de toutes ses forces les murs aveuglants de blancheur […]
Baudelaire
Réflexe pavlovien, crispation. L’alarme fait un bruit à réveiller un mort. 6:00 du matin, il était temps! Je m’extirpe violemment de mes réflexions avec moi-même. Je pense trop. Je me le dis souvent. Je parle trop aussi. J’ennuie les gens. Quand je raconte une histoire, je commence toujours par le début. Évidemment, me direz-vous. Mais le début n’est pas le même pour tout le monde. Moi, j’y mets les formes, l’émotion, le contexte, les prémices, le comment du pourquoi on en est arrivé à ce début. Autant dire qu’avant même de commencer, j’ai déjà perdu mon public. J’essaie de commencer par la fin, parfois. Les gens ne comprennent plus rien. C’est mon mari qui m’a pourtant donné ce conseil. Et lui, il sait se faire entendre. Que dis-je: se faire écouter. Quand il m’a dit d’aller droit au but, je l’ai pris au pied de la lettre. Depuis, je parle moins. Ce n’est pas pour autant que j’écoute plus. C’est juste que la conversation se passe ailleurs, dans ma tête. Et ça, c’est épuisant. Enfin, les deux: s’empêcher de parler et s’entendre parler, en même temps. Je suis un concert à moi tout seul.
Bref. Je vous perds. Je disais donc: j’allume la machine à café, encore traumatisé par l’alarme du téléphone. Ça a dû réveiller tout le quartier à force de sonner. Mon mari surtout. Mais ça, qu’importe. Son réveil sonne à la même heure que le mien. C’est pratique. Il va se lever et me rejoindre. Deux heures. Deux heures que je suis debout. Que je l’attends. J’ai résisté au café, nourrissant l’illusion que la fatigue allait me rattraper et me renvoyer dans les bras de Morphée. Raté. Une fois de plus, raté. J’ai attendu que le temps passe, j’ai déambulé.
J’ai commencé par boire un verre d’eau. Ici, l’eau n’est jamais assez froide. Nous sommes mal habitués: où on habitait avant, l’eau froide était glaciale et l’eau chaude bouillante. Maintenant, il faut attendre pour que le chaud devienne vraiment chaud. Pour le froid, rien ne sert d’attendre, ça ne vient pas. Alors, on boit de l’eau pas fraîche. Il parait que c’est mieux, que le corps dépense ainsi moins d’énergie pour la réchauffer. Je n’ai pas vérifié l’information, mais je sais que, dans le désert, ils boivent du thé chaud: il doit y avoir une raison, alors je m’en suis faite une.
Puis, j’ai regardé par la fenêtre. J’ai un plaisir fou à observer le jardin, voir comment se portent le gazon, les petites fleurs, mon murgier. J’ai appris ce mot il n’y a pas longtemps. J’ai fait un tas de pierres au fond du jardin. Pour les petits lézards, les batraciens et toutes ces petites bêtes. J’avais envie de pouvoir les observer… alors je leur ai fait une maison. J’ai ressenti beaucoup de fierté quand mon tas de pierres était bien gros, bien imposant, au fond du jardin. Erreur! Une amie qui s’y connaît en petites bêtes m’a dit que c’était n’importe quoi. Elle n’y est pas allée par quatre chemins. Elle m’explique. Il faut creuser la terre, il faut poser les cailloux d’une certaine façon. Des galets, pas des cailloux tout moches. C’est un murgier et c’est comme ça que ça doit être fait. Alors j’ai démonté mon tas de cailloux, et j’ai fait un tas de galets bien comme il faut. Mon murgier trône au fond du jardin. Il n’y a pas de petites bêtes, pas trace de lézards ou autres batraciens. Et de toute façon, là, je n’y voyais rien: c’était le milieu de la nuit. Pas un brin d’herbe visible. À moins d’avoir un superpouvoir de vision nocturne. J’aimerai bien avoir un superpouvoir. Enfant, je m’étais imaginé que chacun de mes doigts avec une faculté extraordinaire. Et comme la nature m’a bien fait, j’avais donc dix superpouvoirs! Mon préféré, c’était celui d’arrêter le temps, de tout figer. Comme une des sœurs dans la série Charmed. Qu’est-ce que j’ai aimé cette série ! Elle a mal vieilli. Comme quoi, le temps passe, inéluctablement. Au milieu de la nuit, on retrouve ce fantasme. Le temps semble s’allonger, ralentir. Les bruits sont ténus, la lumière des réverbères habille la nuit d’une lumière douce, apaisante. Cet entre-deux réalités est parfois ciselé de quelques pipistrelles fusant dans l’obscurité pour gober des insectes au vol.
J’ai tenté de lire un bouquin aussi. J’ai d’abord repassé toute la bibliothèque au crible. J’ai fini mon autre roman hier soir. Il était bien. Trop bien. Ça va être difficile de lui trouver un successeur. Désespérant dans les rayonnages de trouver quelque chose à lire, et anxieux d’être surmené de trop de mots, de trop de pensées, de trop de tout, j’ai continué à déambuler.
Diable! Cette machine à café fait un boucan d’enfer. On dirait qu’elle a eu une laryngectomie totale. C’est guttural, c’est rauque. Ah, mon mari arrive, les yeux encore tout collés de sa nuit, le motif des draps imprimés sur le visage et les cheveux hirsutes.
— Tu as bien dormi?
— Oui, ça va, j’ai eu un peu chaud. Et toi?
— Bof. J’ai eu de la peine à m’endormir, ça cogitait trop. Et après je me suis réveillé plein de fois, j’ai jeté l’éponge vers 4:00 du matin.
— Fais chier. Tu avais pris quelque chose?
— Non, je pensais que ça allait aller.
Le premier café avait fini de couler, je lançais alors le mien. On a une super machine à café. Une Jura. C’est une marque suisse. Ce n’est pas parce que c’est suisse que c’est bien. Mais quand même. Ils savent y faire, ils ont une tradition horlogère de malade. Alors une machine à café, ça ne doit pas être bien compliqué pour eux. Elle moud le grain. Je ne vous raconte pas le bruit. Mais, le café est vraiment bon. Enfin, faut-il encore acheter du bon café. Et ça reste plus économique que les capsules. Je l’aime long le matin, et bien chaud. J’y rajoute un peu de lait froid. Mon mari en met davantage que moi. Pas de sucre, moi non plus.
— Il y avait une énorme piscine sur le toit, et quand tu plongeais dedans, tu entrais chaque fois dans un monde différent en fonction de la profondeur. Mais, tu devais toujours retrouver la piscine sur chaque monde pour refaire un voyage.
— Tu fais quand même des rêves bizarres.
Moi, je ne rêve pas. En tout cas, je ne m’en souviens pas. Lui, par contre, il fait des rêves de fou. Et il s’en souvient la plupart du temps. Le matin, il me les raconte. C’est un moment que j’aime bien. Il a des étoiles dans les yeux. Des biquernes aussi. Des chassies, des cacas d’yeux quoi. J’ai toujours dit biquernes. On dit comme ça dans ma famille. Je pense qu’on est les seuls, car chaque fois que j’utilise ce mot, on me fait de grands yeux, tout écarquillés, avec ou sans biquernes. C’est comme quand je raconte une histoire par la fin: on me regarde bizarrement. Je ne sais même pas si cela s’écrit ainsi, si le terme existe. Qu’importe. Quand il me regarde avec ses biquernes, et ses étoiles, et me conte ses aventures imaginaires, je le trouve beau. Et passionné. Il a gardé ce petit supplément d’âme qui trouve la joie dans de tout petits riens.
Le bus passe. C’est le signal. Il est temps de partir au travail. Il m’embrasse et me dit à ce soir. Il est 6:45. Je rallume la machine à café. Elle s’éteint automatiquement. Boucan d’enfer, encore. Décidément, la machine réveille plus que le café. Allez, après ces quelques gorgées, j’attaque la journée.
Watch your thoughts; they become words.
Watch your words; they become actions.
Watch your actions; they become habits.
Watch your habits; they become character.
Watch your character; it becomes your destiny.
Lao-Tze
Je lis un livre. Je n’y comprends rien. Normalement, je comprends tout. Qu’est-ce qui m’arrive? Pourtant, le livre est écrit en français. J’ai un bon vocabulaire. Ce livre, il est construit bizarrement. Les phrases sont trop longues. Parfois, elles font plus d’une page. Imaginez ! Il y a je ne sais combien de relatives, des virgules à tout va, des sujets de partout. C’est l’enfer, c’est labyrinthique. C’est comme dans ma tête. Sauf que là, c’est écrit. Sur du papier. Et il faut lire. J’en perds mon latin. Le pire, c’est que je l’aime bien ce livre. Il y a quelques passages qui sont de véritables perles. De style. D’ambiance. De vérité. Même si je ne comprends pas, c’est beau. Le prochain livre que je lirai, il sera plus simple. Mais je ne peux pas l’abandonner, là, à peine corné. Tous ces pauvres mots esseulés, toute cette imagination morte dans l’œuf. C’est affreux. Alors, quand je commence un livre, je le finis. Même si je ne le comprends pas. Après, je lis parfois en diagonale, ça n’aide pas.
Ça m’arrive surtout le soir. Parce que, dans la très grande majorité de mes journées, c’est le soir que je lis. Dans le lit. Après m’être brossé les dents, nettoyé le visage, crémé le contour des yeux. Je prends soin de moi. On a une LED lumineuse qui fait le pourtour de la tête de lit. C’est agréable. Après avoir lu quelques pages, je m’endors. Je ne lis donc pas beaucoup. Que voulez-vous, c’est le soir, et le soir, moi, je suis fatigué. J’ai donc envie de dormir. Il y a des soirs, je ne lis même pas. J’aime lire, alors je fais l’effort. Il en vaut toujours la peine. Il y aurait probablement moins de diagonales dans ma lecture si je lisais le matin. J’ai le temps. Je ne le prends pas. Du lever au coucher, je cours dans tous les sens pour ne pas faire grand-chose.
Je suis descendu en ville. On habite à la campagne. Entendez-moi: la campagne citadine. Ça ne sent pas le fumier. Il n’y a pas de gros paysans bourrus, pas de vaches pour regarder passer les trains. Il n’y a pas de voie ferrée non plus. S’il y en avait une, on aurait des vaches, avec leur grosse langue rugueuse et leurs fesses encrassées. On a un bus. L’arrêt est à côté de chez nous. En ville, j’y vais à pied. Je longe des champs et traverse des zones villas qui sentent fort le chlore. Puis, les gaz d’échappement prennent le dessus. C’est embouteillé, c’est bruyant. C’est la ville. Il y a du monde. De toutes les couleurs, de toutes les tailles, qui s’agitent à faire plein de choses importantes. Moi aussi je m’agite. Un centre commercial plus tard, j’ai le sac à dos plein. Je remonte à la maison. Je sue à grosses gouttes. Tout est au frais. C’est le moment que je préfère : ranger le frigo. Un Tetris grandeur nature.
Ce n’est pas encore midi. J’ai le temps. Je lirai plus tard.
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