Le cri du crocodile

Je rentre chez moi. Il est presque deux heures du matin. La nuit est incroyablement lumineuse. Le ciel, dégagé comme rarement à cette époque, semble fait d’encre parsemée de diamants. Une lumière douce éclaire les rues. Il y a du monde à la gare, c’est vendredi soir. Enfin samedi matin: minuit est passé. Pas de vent, pas de frissons. La température est étonnamment douce pour fin octobre. Cette année, nous avons eu droit à un bel été indien: un cadeau d’automne. J’avance à pas lents, bercé par le plaisir encore vif de la soirée écoulée. Je flotte sur un nuage d’euphorie : il faut dire que je suis tout de même passablement alcoolisé. J’ai des étoiles dans les yeux. Vais-je avoir des papillons dans le ventre?

Tout a commencé vers 20 heures. En remontant le fil de la soirée, je ne peux m’empêcher de sourire.

20:02. Je scrollais sur Tinder, distrait. Un réflexe, plus qu’une réelle motivation. Les profils défilaient sans laisser de traces dans ma mémoire, jusqu’à ce que je tombe sur lui. Pas de photo torse nu dans une salle de gym, pas de coucher de soleil à Bali. Juste un portrait complètement inattendu de lui, avec une amie, mixeur plongeant à la main. Décalé, et pas qu’un peu! Il a l’air marrant celui-ci. Il me tape dans l’œil direct par ce qu’il dégage de joyeux et de simple. J’ai hésité une fraction de seconde, comme on s’arrête devant une vitrine un peu étrange, avant de glisser mon pouce vers la droite. Et d’y ajouter un superlike. Ce n’est pas le genre de chose que je fais souvent. Je ne l’avais même jamais fait auparavant. Une impulsion.

Quelques minutes plus tard, un match. Mon cœur a battu un peu plus vite, comme si ça avait été une vraie rencontre. La discussion s’engage. Classique. Ennuyeuse de questions banales. Il n’a pas l’air d’apprécier non plus ces politesses qui ne mènent à rien. Rapidement, je lui propose de nous retrouver pour boire un verre. Autant se voir en vrai et être fixé. Il accepte, spontanément. Son "OK" est arrivé si vite que j’ai vérifié si je n’avais pas rêvé. Je suggère un bar que j’aime bien. L’affaire est rapidement pliée, ce bar se trouve… à côté de chez lui! Ni une, ni deux, je me mets en mouvement.

20:40. J’arrive au bar. Un endroit dans ce quartier qui a changé de visage au fil des ans. Autrefois populaire, il a été envahi par une vague de réhabilitation et de cafés branchés. Des guirlandes lumineuses accrochées entre deux immeubles, des terrasses animées, et un mélange improbable de hipsters en chemises à carreaux et de vieux habitués accrochés à leur verre de rouge. Et, évidemment, quelques toxs qui déambulent, partie intégrante du paysage de l’arrière gare. Il est là. Assis à une table à l’angle de la terrasse. Il a bien fait: la soirée est douce, presque tiède. Et je suis fumeur. Tiens, lui aussi, j’identifie un paquet de Camel filtre posé sur la table.

Je porte ma jacket légère, un peu froissée, mais passe-partout. Je n’ai pas fait d’efforts vestimentaires, je suis venu comme j’étais: sans chichis. Lui est plutôt petit. Son blouson en cuir bleu a vécu, tout comme ses baskets, des Asics Tiger. Je m’assieds en face de lui, un sourire léger en coin.

On commande un premier spritz. On parle de tout et de rien. Des banalités pour briser la glace. Sa voix est grave, mais joueuse, et ses yeux pétillent. Je ris. Rapidement, la conversation dévie sur des anecdotes absurdes. Il me raconte un voyage en Thaïlande où il a croisé un perroquet multilingue qui l’a insulté en allemand. Je ris si fort que les autres tables commencent à nous regarder. Il est drôle. Il est charmant. La manière dont il raconte ses histoires, avec un demi-sourire, me fait comprendre qu’il pourrait me dire n’importe quoi et que je le croirais. Deuxième spritz. On se découvre un peu plus. On parle de nos parents, de notre enfance. Je lui parle de mes propres aventures, étant récemment rentré d’un long voyage en Asie du Sud-Est. Et on fume trop. Troisième spritz. Ne me demandez pas comment nous en sommes arrivés là: des années plus tard, j’en ris encore. Avant que je comprenne, il se penche en avant et pousse un cri. Un mélange improbable entre un grognement guttural et une sorte de gloussement animal. Le tout en agitant les bras. Les conversations autour de nous s’arrêtent net. Toutes les têtes se tournent vers notre table. Moi, je ris, à m’en décrocher la mâchoire. Lui, imperturbable, se rassied en inclinant légèrement la tête, et me dit, pas peu fier: "ça, c’était le cri du crocodile".

Minuit passé. Le bar ferme. Le serveur nous apporte l’addition, accompagnée de gobelets en plastique: notre dernier spritz est à l’emporter. Nous quittons le bar en riant, comme si nous étions les seuls à exister dans cette nuit paisible. La rue, bordée de petites échoppes éteintes et de quelques néons clignotants, s’était vidée des derniers fêtards. À cette heure-là, le quartier ressemblait à un décor de cinéma abandonné après un tournage. Les pavés brillaient sous les lampadaires, et un air léger portait des parfums de feuilles mortes mêlés à l’odeur sucrée des gobelets de spritz. Nous nous asseyons sur un banc et allumons machinalement une dernière cigarette: il va être l’heure de se dire au revoir. Dans ma tête, j’espère qu’on se dira à demain, ou au pire à très bientôt.

"Tu penses qu’on va trouver un crocodile dans ces ruelles?" ai-je demandé en sirotant une gorgée, un sourire moqueur aux lèvres. Il a éclaté de rire, un vrai rire qui résonnait dans l’espace vide. Puis, pendant un moment, le silence s’est installé entre nous, confortable et presque complice. Il s’est retourné vers moi, hésitant un instant. "Merci pour cette soirée. C’était… inattendu." J’ai hoché la tête. "Pour moi aussi. Je veux dire, le cri du crocodile, ça change de mes soirées!". Il a souri, ses yeux pétillent à nouveau. Nous échangeons nos numéros. Il se penche pour me serrer dans ses bras, un geste rapide mais chaleureux. Pas trop long, pas trop court. Juste assez pour laisser une impression.

Je suis resté planté là un instant après qu’il ait disparu dans son immeuble. Le dernier gobelet de spritz pendait à mes doigts, vide. J’ai pris une grande inspiration avant de reprendre le chemin vers chez moi. Je souris, tout seul dans le silence. Un sourire qui ne me quittera plus.


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