Les allers-retours

Pas d’idée. Rien. C’est drôle, non? Moi qui rêve d’un peu de silence dans la tête, d’un soupir mental, d’un vide bienveillant entre deux rafales de pensées. Voilà qu’il est là. Le vide. Le vrai. Pas celui des cartes postales où l’on ne sait quoi écrire. Non, un vide sec, rugueux, hostile. Un vide qui ne repose pas : il inquiète.

Je marche. Vite. Parce qu’il fait chaud, parce que le bitume colle, parce que le bruit me poursuit. La ville m’agresse. Mon cerveau cherche à fuir. Il y a des klaxons, des gyrophares, des bouts de conversations qu’on ne veut pas entendre — "moi j’te dis qu’il l’a trompée" —, les odeurs de gels douche bon marché chauffés à 33°. Tout me percute. Une cacophonie sensorielle.

Et moi, en surchauffe. Mon tee-shirt me colle au dos. Je déteste ça.

Je pense à la maison. À ce silence particulier, jamais tout à fait complet: un silence habité, qui respire. On ne vit pas tout à fait la campagne, mais disons qu’on entend, certains matins, le petit claquement sec de la queue d’une bergeronnette qui fouette l’air comme un point d’exclamation. Et il y a ce tilleul. Majestueux. Un peu cabossé par les années, mais digne. Il s’enracine depuis plus d’un siècle à l’angle du jardin. Il observe le monde sans dire un mot. Je l’aime, ce tilleul. Sincèrement. Mais, il m’énerve aussi. Qu’est-ce qu’il perd! Des feuilles, des fleurs, des trucs collants, jaunes, traîtres, qui tapissent tout. Et moi, maniaque, je ne peux pas m’empêcher de ramasser. Chaque jour. Avant que ça n’imprègne, avant que ça ne s’écrase. J’aime que la terrasse soit propre. C’est ma petite obsession. Ma méditation, version balai.

Si on regarde de l’autre côté du jardin, là, tout au fond, c’est un autre monde. Mon mari et moi, on appelle ça la zone de biodiversité. Une friche organisée, ou plutôt: tolérée. Tout pousse comme ça veut, comme ça peut. Et on y plante ce qu’on trouve, ce qu’on sauve. Des plantes rescapées qu’on a trouvées sur les trottoirs, jetées par d’autres, et qu’on a replantées. Certaines survivent. D’autres se suicident au bout de trois jours. On laisse faire. C’est vivant, c’est bordélique. C’est beau.

Deux versions de moi, côte à côte: le maniaque et… l’autre.

Je me dis que, tout à l’heure, en rentrant, je pourrais reprendre l’écriture. Une nouvelle, un moment. Un petit bout de vie. Un de ces textes courts qui attrapent l’instant et lui donnent un sens. J’aime ce format. Concis, précis. Un instant suspendu, une respiration. Pas besoin de construire un monde, juste d’en dessiner les contours. Suffisamment pour qu’on s’y projette. Mais, aujourd’hui, rien. Pas une idée. Pas une émotion claire. Le vide.

Ce qui est cruel, c’est que d’habitude, ça déborde. Mon cerveau, c’est une machine à scénarios. Il tourne tout le temps. Il fait des listes, des plans, des dialogues imaginaires, des réponses à des discussions qui n’ont jamais eu lieu.

Ça coupe. Ça revient. Ça recommence. Il n’y a pas de bouton off. Le calme me fait peur. Mais l’agitation me fatigue.

Alors je cherche. Dans les derniers jours, les dernières semaines, les deux dernières années. Je les retourne comme des poches. Il y a des choses, bien sûr. Toujours. Des instants lumineux, d’autres plus ternes. Et toujours cette question: qu’est-ce qui mérite d’être raconté? Et surtout: pourquoi? Je voudrais quelque chose de profond, de sincère, mais avec de l’air et une certaine pudeur. Un texte qui donne à penser sans plomber, avec un brin d’humour. Pas le rire gras, le clin d’œil.

Mais je bloque. Pas une idée. Pas même un faux départ.

Et c’est là, au détour d’un carrefour, au milieu de la moiteur urbaine, en esquivant de justesse une trottinette qui joue à Fast and Furious, que ça me frappe: et si c’était ça, justement, l’idée? Ce vide. Cette errance. Cette tentative désespérée de combler l’absence par le mouvement. Écrire sur l’absence d’envie. Écrire sur le fait de ne pas savoir quoi écrire. Comme un écrivain en mode avion.

Je souris. C’est fragile, mais c’est une idée. C’est absurde. Mais pourquoi pas?

C’est peut-être ça, mon sujet : cette chaleur poisseuse, ces pensées en vrac, ce contraste entre un monde qui déborde et une tête vide, enfin vide, mais trop vide. Et ce paradoxe ridicule: vouloir le calme, le supplier, le prier, et le fuir dès qu’il survient.

Je suis arrivé. Mon rendez-vous. L’heure pile. Je reprends mon souffle. Alors je fais ce que je fais souvent: je range l’idée. Mentalisation rapide. J’ouvre le coffre-fort. Mon coffre-fort. Un coin. Un recoin. Un espace dans ma tête où je dépose ce qui pèse. Je ne jette rien. Je confie. Elles attendent. Tranquilles. Elles ne sont plus là, en première ligne, à taper contre mes tempes. Et je sais où les retrouver.

Je souris. Je me dis que ce soir, à l’ombre du tilleul, peut-être, je l’écrirai ce moment.


… découvrir d'autres moments

… découvrir d'autres moments

Lire

© Tous droits réservés, 2026.